L’IA va-t-elle nous remplacer ?

Edouard Willemsen

7/10/20254 min read

Les nouvelles technologies réduisent-elles vraiment le temps de travail ?

De la chasse à l’IA : une histoire de promesses non tenues

Le travail est au cœur de nos vies. On lui consacre nos journées, nos ambitions, et parfois même notre identité. Pourtant, une question revient sans cesse depuis des siècles : les nouvelles technologies nous permettent-elles vraiment de travailler moins ?

De la maîtrise du feu à l’intelligence artificielle, chaque révolution technologique a bouleversé notre manière de produire. Mais si les outils ont changé, une constante demeure : le temps de travail n’a jamais diminué aussi vite qu’on l’avait imaginé.

Des chasseurs-cueilleurs aux premiers paysans : du temps libre à la contrainte

Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs travaillaient beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Les études sur certaines tribus actuelles, comme les !Kung San en Afrique australe, montrent qu’ils consacraient environ 15 à 20 heures par semaine à la chasse et à la cueillette.

Leur première révolution technologique, le feu, a libéré du temps : cuisson, chaleur, protection. Résultat : plus d’espace pour l’art, le langage et la culture.

Mais tout change avec l’agriculture, vers -10 000 ans. Pour la première fois, l’homme doit planifier, protéger ses récoltes, surveiller les champs. Les heures s’allongent, les risques aussi. Le temps de travail grimpe à 30 ou 40 heures par semaine, avec de forts pics lors des semis et récoltes.

Le Moyen Âge : un rythme saisonnier

Au XIIIe siècle, un paysan anglais travaillait environ 30 heures par semaine en moyenne.
Le travail restait dur, mais il suivait les saisons. En hiver, les champs gelés donnaient de longues périodes de repos forcé. Le calendrier religieux ajoutait des dizaines de jours fériés. Paradoxalement, un paysan médiéval bénéficiait souvent de plus de jours de repos qu’un salarié du XXIe siècle.

La révolution industrielle : explosion du travail

Avec la machine à vapeur et le charbon au XVIIIe siècle, l’humanité accède à une puissance énergétique inédite. Mais au lieu de libérer du temps, cette révolution enferme les ouvriers dans les usines.

Résultat : des semaines de 70 à 80 heures de travail, dans des conditions très dures (mines, textile, sidérurgie). Le temps devient une monnaie : l’horloge dicte les journées, les capitalistes manipulent même les aiguilles pour rallonger les horaires.

C’est seulement après des décennies de luttes sociales qu’apparaissent les droits modernes : limitation du temps de travail, congés payés, semaine de 40 heures.

Le XXe siècle : la promesse non tenue de la productivité

Au XXe siècle, les syndicats arrachent des victoires :

  • 48h → 40h/semaine dans les années 1930-1960,

  • 39h en 1982,

  • 35h en 2000 en France.

Mais la productivité, elle, explose. L’économiste John Maynard Keynes prédisait qu’au XXIe siècle, nous ne travaillerions que 15 heures par semaine. Il s’est trompé : nous travaillons toujours autour de 35-40 heures.

Le paradoxe moderne

Aujourd’hui, chaque individu dispose de l’équivalent énergétique de 35 personnes travaillant en permanence pour lui.
Pourtant, nous ne travaillons pas moins. Pourquoi ?

  • Le consumérisme : au lieu de profiter des gains de productivité pour réduire nos horaires, nous produisons et consommons toujours plus.

  • La culture du travail : dans nos sociétés, travailler est une valeur morale. Celui qui travaille peu est vite jugé suspect, même si les machines pourraient faire le travail à sa place.

Ce paradoxe explique pourquoi la promesse de Keynes – une société libérée du travail – n’a jamais vu le jour.

Internet et la bureautique : plus rapides, mais plus pressurisés

L’arrivée des ordinateurs, d’internet et des emails a transformé le travail.

  • Les emails suppriment les délais postaux.

  • Excel automatise les calculs.

  • Les messageries et plateformes permettent de collaborer en temps réel.

Tout cela aurait pu réduire le temps de travail. Mais c’est l’inverse qui s’est produit :

  • Les projets vont plus vite, mais les entreprises en demandent davantage.

  • Les salariés passent près de 30 % de leur temps à gérer leurs emails.

  • Le travail déborde en dehors du bureau, avec la généralisation des smartphones.

On ne travaille pas moins, on travaille plus vite, plus intensément, et plus longtemps.

L’IA : la même histoire qui recommence ?

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle suscite la même question : va-t-elle nous remplacer ?

En réalité, l’histoire suggère autre chose :

  • L’IA ne supprimera pas la majorité des métiers. Elle automatisera des tâches, pas des emplois entiers.

  • Cela veut dire que les travailleurs garderont leur poste, mais qu’on leur demandera plus dans le même temps.

  • Et pas seulement plus en quantité : l’IA va déléguer les tâches simples, laissant aux humains les tâches les plus complexes et les plus exigeantes.

Résultat probable : une double intensification du travail.

  • Quantitative : produire plus de livrables en moins de temps.

  • Qualitative : traiter davantage de décisions difficiles, d’analyses et de problèmes cognitifs.

La charge mentale risque donc d’augmenter, même si la charge physique diminue.

Conclusion : la vraie question

L’histoire le montre : les nouvelles technologies n’ont jamais, par elles-mêmes, réduit le temps de travail. C’est toujours un choix de société.

  • Si nous décidons de partager les gains de productivité, l’IA peut permettre une semaine de 4 jours, voire moins.

  • Mais si nous restons dans une logique consumériste, l’IA servira à produire toujours plus, et les travailleurs devront suivre la cadence.

La vraie question n’est donc pas “L’IA va-t-elle me remplacer ?”, mais “suis-je prêt à travailler différemment, plus vite, sur des tâches plus complexes, dans un monde où l’IA accélère tout ?